Bartholdi, Champollion et le sphinx au musée Camille Claudel (Nogent-sur-Seine)
Quand la sculpture publique interroge l’histoire
Le musée Camille Claudel consacre une exposition aussi érudite que stimulante à une œuvre récemment entrée dans ses collections : Le Monument à Jean-François Champollion d’Auguste Bartholdi. Intitulé « Bartholdi, Champollion et le sphinx. Monuments publics en débat », ce parcours explore autant la destinée singulière de cette sculpture que les questions brûlantes qu’elle soulève aujourd’hui autour de la mémoire, du regard colonial et de la relecture des symboles publics.


Mondialement célèbre pour avoir conçu La Liberté éclairant le monde, offerte par la France aux États-Unis, Auguste Bartholdi (1834-1904) signe ici une œuvre d’une tout autre nature, moins monumentale peut-être, mais d’une portée symbolique saisissante. Conservée jusqu’alors dans la cour d’honneur du Collège de France, cette sculpture en marbre, fragilisée par son exposition en plein air, a rejoint le musée nogentais pour des raisons de conservation. Elle sera remplacée à Paris par une reproduction en résine.
Bartholdi représente Champollion en héros moderne, à la manière d’un Œdipe triomphant : le savant, drapé d’un burnous sur son costume bourgeois, pose le pied sur une tête de sphinx, incarnation de l’énigme enfin résolue. « J’ai voulu rendre Champollion comme Œdipe arrachant au sphinx son secret », écrivait le sculpteur en 1867, explicitant une métaphore qui, à l’époque, allait de soi.
Mais ce langage allégorique, limpide au XIXe siècle, se charge aujourd’hui d’ambiguïtés nouvelles. À l’heure des relectures critiques de l’histoire coloniale, certains voient désormais dans cette composition l’image d’un savoir occidental dominant une civilisation égyptienne réduite à l’état de symbole vaincu. L’exposition met précisément en lumière cette évolution du regard : comment une œuvre conçue comme hommage peut, avec le temps, devenir objet de débats, voire de controverses.


Le parcours se déploie en deux temps. La première section revient sur la genèse du monument et sur la fascination durable de Bartholdi pour l’Égypte, à travers dessins préparatoires, maquettes, archives et œuvres associées. La seconde investit les collections permanentes du musée pour ouvrir un dialogue entre prêts extérieurs et sculptures du fonds, interrogeant les mécanismes de la commande publique, la réception critique des œuvres et leur résonance contemporaine.

Au-delà de son propos historique, cette exposition captive par l’intelligence de sa scénographie et la pertinence des questions qu’elle soulève.
Elle offre également l’occasion de redécouvrir l’exceptionnelle collection permanente du musée Camille Claudel, qui rassemble quarante-cinq œuvres de l’artiste et près de deux cents sculptures françaises de la période 1880-1914.





Carnet pratique
Musée Camille Claudel, 10 rue Gustave Flaubert 10400 Nogent-sur-Seine.
Jusqu’au 19 juillet 2026.
Fermé le 1er mai.
